Jeudi 6 mars 2008 à 14:35

Inné et acquis

    Dans un des commentaires à propos de mon article sur l'homosexualité, “Ankou” m'écrit :

“....le déterminisme; c'est un sujet qui m'intéresse énormément... Mais difficile, car il y a une part de génétique (c'est indéniable), d'hormonal, de culturel (le contexte socioculturel du pays dans lequel tu vis), il y a le rôle de l'éducation et des avis de la famille... Dur de trouver comment ça se fait... Mais une chose est sure : on ne choisit pas d'être homo. On l'est, à la naissance”

    Je suis d'accord avec toi sauf sur un point : on n'est pas plus homo à la naissance qu'on n'est délinquant ou saint.
    La sempiternelle question de l'inné et de l'acquis est une source sans cesse renouvelée de faux problèmes et de malentendus.
    Je vais essayer de vous expliquer le plus simplement possible. Ce sera un peu à nouveau un cours de SVT, mais c'est difficile de faire autrement et pour ne pas vous endormir, je ferai plusieurs articles..

    Il faut que je commence par la génèse du cerveau chez l'embryon.
Ce sera l'objet de cet article qui va nous permettre de différencier ce qui est génétique et ce qui est inné et les mécanismes d”acquisition ultérieure.

    Dans l'article suivant je ferai la différence entre l'apprentissage instinctif chez le bébé, l'acquisition volontaire chez l'enfant, puis l'acquisition progressive des connaissances des goûts et des habitudes de plaisir et de déplaisir.

    On pourra dans un troisième article reparler d'homo et de bisexualité.

    Pendant les quinze premiers jours de la gestation, l'ovule fécondée se multiplie, mais reste relativement indifférenciée. Entre les 7ème et 10ème jours, elle se fixe sur la paroi de l'utérus et continue à se développer ainsi que le placenta qui la nourrit.
    La troisième semaine de développement débute par une réorganisation cellulaire importante, des marqueurs chimiques d'origine génétique dirigeant une première différenciation en trois types de cellules qui vont conduire à la formation d'une part des poumons, des intestins et du foie, d'autre part  des os, des muscles, du système vasculaire, des reins et des organes reproducteur et enfin  “ l'ectoderme ” , qui donnera naissance à la peau et au systèmes nerveux central et périphérique.

    Durant cette troisième semaine on voit apparaître au milieu du foetus, ce qu'on appelle une plaque neurale, qui se “fend” dans le sens de la longueur et se ferme peu à peu. (figure 1), la tête se formant ensuite autour du haut de la plaque qui sera le cerveau, alors que le reste de la plaque donnera naissance au système nerveux périphérique. (figure 2)


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Au début de la quatrième semaine le haut de cette plaque se divise en cinq parties qui donneront peu à peu naissance aux diverses parties importantes du cerveau que j'ai décrites dans d'autres articles. (figure 3). Le cortex deviendra la couche extérieure du cerveau, qui pense, maîtrise le langage, perçoit et commande notre motricité. Le cerveau émotionnel sous-jacent régira sentiments et émotions, le thalamus coordonne nos sensations et perceptions, et le corps calleux fait communiquer les deux hémisphères droit et gauche.
    

http://lancien.cowblog.fr/images/Cerveau1/4220993.jpg    La photo (figure 4) montre l'extrémité supérieure d'un embryon de 4 semaines qui pèse environ 2 grammes et a quelques millimètres de large et 2 cm de long environ, et sur lequel on voit bien l'ébauche du cerveau et autour ce qui deviendra la tête

    Les premiers neurones se forment à la fin de la 4ème semaine. Dès le 33ème jour, on constate un développement différencié de la moelle épinière et du cerveau. Entre le 2ème et le 5ème mois, la formation des neurones atteint son maximum; elle s'achève quelques mois après la naissance. Par la suite nous ne fabriquerons plus de neurones, mais au contraire, nous en perdrons en vieillissant.
    Les centres du cerveau essentiels à la vie végétative se forment en premier
    La première ébauche du cortex apparaît après six semaines de gestation
    Il va peu à peu se former 100 milliards de neurones dans notre cerveau qui en moyenne vont avoir 10 000 connexions chacun, ce qui représente (10 puissance 15) synapses (les connexions entre axones et dendrites, à prédominance chimique) avec des densités jusqu'à 250 000 synapses par millimètre cube. C'est un énorme chiffre !
    Ce sont ces innombrables synapses et connexions qui sont la base du fonctionnement de notre cerveau, car tout ce qui est “pensée”, perception, réflexion, décision, mémoire, sentiments, se résume en des réseaux de connexions.

    La plupart des neurones vont migrer sur des distances appréciables à l'échelle de l'embryon, de quelques millimètres, pour atteindre la zone qui leur est dévolue où ils pourront se différencier et avoir une fonction déterminée. Ils font ce déplacement en “rampant” le long d'un réseau particulier de cellules de soutien, (comme sur une autoroute), guidés par des “marqueurs chimiques” que l'on appelle “facteurs de croissance”.
    Puis les axones vont “pousser” comme les bourgeons et les tiges d'une plante, et se diriger vers les “cibles” que sont les dendrites d'une certaine population de neurones nécessaires à la bonne marche de cette fonction. Les axones vont continuer à se diriger vers les dendrites cibles à quelques fractions de millimètre près, attirés ou repoussés par des "sémaphores" chimiques et aidés par un réseau de “cellules de soutien” et des "colles" temporaires“, puis il y a jonction avone dendrite avec formation d'une synapse, grâce à "molécules de reconnaissance", et enfin un signal chimique d'arrêt de croissance des axones.
    Les premiers contacts synaptiques simples apparaissent vers la dixième semaine mais ne sont vraiment généralisés qu'au cours du cinquième mois de gestation. Durant le septième mois, le développement synaptique se fait de manière extensive dans toutes les régions du cerveau. Les synapses continuent de se former à un taux très rapide après la naissance et atteignent leur densité maximale entre six et douze mois après la naissance.

    Je vous ai donc décrit le plus simplement possible, un processus chimique très complexe de formation des réseaux de neurones et surtout de la croissance de leurs prolongements (axones) sous l'effet de marqueurs chimiques spécialisés. Ces marqueurs sont commandés par notre patrimoine génétique.
    Il y a donc une part d'hérédité dans la formation de notre cerveau, puisque nos gènes proviennent de nos parents, mais ce processus chimique d'expression des gènes a une certaine autonomie et donc il y a aussi une part d'influence génétique qui peut être autre que l'hérédité.
    Cette influence génétique donne naissance à des centres qui, bien qu'ayant la même fonction, ne sont pas identiques d'un individu à l'autre. Cela se traduit par des qualités et des déficiences différentes de fonctionnement et surtout par des possibilités différentes : c'est la partie génétique de nos “préférences cérébrales” dont je vous parle parfois.
    Mais un facteur supplémentaire d'incertitude intervient : les marqueurs chimiques amènent l'axone jusqu'à une très faible distance de sa cible (quelques centièmes de millimètre), c'est à dire dans une population de neurones ayant des fonctions précises,mais à partir de là, les connexions se font “au hasard” et donc sans contrôle génétique.
    C'est pour cela que les cerveaux de deux “vrais” jumeaux (monozygotes, c'est à dire issus de la même ovule), bien que très ressemblants, sont malgré tout  différents car les connexions ne sont pas identiques.
    Nos cerveaux sont donc tous différents, mais jusqu'à la naissance nous n'avons pas de pouvoir sur leur formation. C'est cela la partie innée. (dans laquelle il y a une parte héréditaire, une partie gébétique et une partie aléatoire).
    Mais nous allons voir qu'ensuite, après la naissance, notre action sur la formation de notre cerveau est immense.

    En effet pendant surtout les deux premières années de notre vie de bébé, mais encore par la suite, certaines connexions vont évoluer et pourront changer de destination jusqu'à l'âge adulte.
    Au départ nous avons un nombre de synapses très superflu pour un fonctionnement correct du cerveau. La façon dont nos allons utiliser notre cerveau va influer sur son contenu
    Les connexions les plus utilisées vont  se renforcer et les autres disparaître, façonnant ainsi des réseaux de neurones uniques à chaque individu. Il y aura même disparitions de certains neurones inutilisés
    En formant une multitude de synapses dans la phase précoce de son développement, le cerveau peut ensuite sélectionner les combinaisons qui fonctionnent le mieux pour perfectionner ses circuits.
    La phase d'élimination sélective des synapses débute quelques mois après la naissance  et va amener une diminution de 60 % des synapses lorsque le cerveau devient celui d'un adulte mature.
    En outre une gaine isolante de myéline se forme autour des nerfs et augmente considérablement la vitesse du signal d'influx nerveux et donc la vitesse de réacrion et le rendement du fonctionnement du cerveau. La myélinisation du cortex commence juste après la naissance et se poursuit jusqu'à environ 18 ans, bien que certaines régions du cerveau soient complètement myélinisées bien avant.

    Les neurones du cortex conservent aussi durant toute la vie une grande plasticité. car ils peuvent modifier l'intensité et la durabilité de connexions entre neurones en fonction de ce que nous apprenons à faire ou de ce que nous mémorisons. S'il n'en nétait pas ainsi, nous ne pourrions plus rien faire après 30 ans environ.
    Cette capacité de modifier l'efficacité des connexions synaptiques est beaucoup moins marquée dans les régions cérébrales plus primitives comme le le cerveau central, l'hypothalamus notamment et le tronc cérébral.

    Dans le prochain article, je reviendrai sur les mécanismes qui nous permettent consciemment ou inconsciemment de modifier notre cerveau en changeant l'importance de ses connexions internes entre réseaux de neurones.



Par maud96 le Jeudi 6 mars 2008 à 18:40
J'ai lu jusqu'au bout et attentivement... (clap clap !) Parce que, comme Ankou, ce problème me passionne (pour d'autres raisons).
Cà se lit bien : on retrouve des choses qu'on "croit" savoir (cours de SVT ou lectures), mais que tu expliques ci clairement, et, sur ce schéma "connu", j'ai trouvé intéressant que tu mettes en valeur toutes les "zones d'incertitude" qui permettent variation du donné génétique ou de la croissance nerveuse "normale"
Si jamais un jour je dois avoir un bébé, enceinte, je fais déjà le catalogue des musiques que je lui ferais écouter à son appareil neuronal plastique, pour former une oreille que je n'ai pas musicienne, et des langues importantes à écouter en "podcasts" piquées sur des radios étrangères, pour qu'il ait l'accent japonais ou chinois dès sa naissance ! (je plaisante, bien entendu !)
Ceci dit, la démonstration qu'il existe de l'aléatoire dans la croissance du système nerveux valide une certaine variabilité du système "mature"... donc une condition indispensable de ce que nous nommons "liberté"... mais çà n'explique pas la liberté, telle que nous la concevons ou l'imaginons... Poser un acte de volonté (signe de liberté, je suppose) ne s'explique pas par les degrés d'indécision d'un système... Il manque une "pichenette", je trouve !
Par boneca le Vendredi 7 mars 2008 à 8:39
mi che que j'en dis... ché que ché vendredi ;) et oui ... on parle chti aussi par ici :)
Par ankou le Vendredi 7 mars 2008 à 16:26
J'ai pas lu, juste survolé (je vois ça en ce moment alors bon... lol)
En vérité je vois pas en quoi ça a un rapport avec la question...

"on n'est pas plus homo à la naissance qu'on n'est délinquant ou saint."

Oui, mais ces trois choses là sont incomparables... Car à mes yeux (c'est à dire selon mon hypothèse, qui n'a bien sur été ni prouvée, ni réfutée, donc potentiellement valable !) ce sont sur les hormones que ça jouerait.

En fait cette hypothèse est un mélange de ma théorie et de celle d'un ami thésard en génétique.
Elle fait jouer à la fois l génétique, le socioculturel, en bref l'inné et l'acquis !

Imagine que tu as, mettons, 10 gènes, qui existent dans une version "homo" et une version "hétéro". (Rien a voir avec une féminité ou une masculinité. On parle ici d'attirance, pas de virilité)
Si par exemple le 1er gène code pour la testostérone chez l'homme, il y aurait une version forte (beaucoup de testo) et une version "faible", que l'on pourrait considérer comme la version "homo". Avoir ce gène sous l'allèle homo ne veut pas dire qu'on l'est.

Si sur ces 10 gènes, tu as 2 allèles homo, l'hétéro l'emporte, l'environnement peut faire ce qu'il voudra, tu reste hétéro
Si tu as 8 homo, c'est l'inverse, tu sera gay même si dans ton pays tu serais persécuté pour ça, parce que tu n'y peux rien, c'est indéniable !
Et si tu as 50-50... Et bien tout dépendra de l'environnement... Si on te répète que l'homosexualité c'est maaaaal, que les gays c'est des tapettes, les lesbiennes des camionneuses... Ben y'a de très fortes chances pour que tu sois hétéro.
Si tu est dans une famille super ouverte, avec des amis gays, etc, tu peux très bien le devenir ! (homo ou bi, dans le cas d'un 50-50, la majorité seront bi)

En d'autres termes, tu aurais , de façon innée, un "potentiel gay" et l'environnement (le socioculturel quoi) agirait comme un modulateur.
Par ankou le Vendredi 7 mars 2008 à 16:30
Je pense contrairement à toi que l'on naît homo. Ou du moins, avec ce "potentiel". Parce qu'on ne le choisit pas, un jour on découvre qu'on l'est (ça peut causer un choc plus ou moins violent).

Si c'était quelque chose que l'on pouvait choisir, je doute que beaucoup le choisiraient... Surtout dans des pays comme en Afrique, ou tu peux être exécuté pour cela.

Maintenant mon hypothèse est peut être fausse, je n'en sais rien, et rien n'a jamais été prouvé...

J'ai hate de lire tes explications :)
Par Marcow le Samedi 7 juin 2008 à 16:29
Très intéressant, merci pour les informations! (on a vraiment une sale tête en embryon avec le cerveau "à l'air" ^^)
 

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